Le 3 avril 2025, le Parlement européen a validé le report de deux textes majeurs de la transition écologique en Europe : la directive CSRD sur le reporting de durabilité des entreprises et la directive CS3D sur le devoir de vigilance. Ce vote, passé dans une relative discrétion, constitue pourtant un tournant majeur et inquiétant. En suspendant la mise en œuvre de ces textes emblématiques, l’Europe envoie un signal de recul, voire de renoncement, à un moment où l’urgence climatique n’a jamais été aussi pressante.
Alors que de nombreuses entreprises s’étaient saisies de ces obligations pour structurer leur démarche RSE, aligner leur stratégie sur les limites planétaires et intégrer les enjeux sociaux et environnementaux dans leur modèle économique, ce report soulève une question de fond : peut-on encore croire à l’ambition écologique de l’Union européenne ?
Une dynamique bien amorcée par les entreprises
La CSRD, adoptée fin 2022, avait enclenché une vraie dynamique de transformation. En élargissant considérablement le périmètre des entreprises soumises à l’obligation de publier un reporting de durabilité (environnement, social, gouvernance), en renforçant les exigences de transparence et de vérification, et en introduisant la notion de double matérialité, elle avait marqué un changement d’échelle.
Partout en Europe, les entreprises s’étaient mises en mouvement. Cabinets de conseil, directions RSE, auditeurs extra-financiers, experts ESG, toutes et tous s’attelaient à la tâche : faire de la transition un pilier stratégique. On ne parle pas ici d’actions symboliques, mais de transformations profondes : cartographie des chaînes de valeur, dialogues avec les parties prenantes, analyses climatiques, gouvernance durable, nouveaux indicateurs de performance. Plus de 50 000 entreprises étaient concernées par la CSRD à horizon 2026, et une majorité d’entre elles avaient déjà entamé une démarche de structuration.
Même chose pour la CS3D, ou directive sur le devoir de vigilance, qui devait imposer aux grandes entreprises de prévenir les atteintes aux droits humains et à l’environnement dans l’ensemble de leur chaîne de valeur. Là encore, la dynamique était en route. Les entreprises se préparaient, les métiers se formaient, les parties prenantes étaient consultées. Un nouveau cadre de responsabilité se dessinait.
Le report du texte : une décision politique plus qu’opérationnelle
Et puis, tout s’est figé. Le paquet Omnibus, présenté par la Commission européenne comme une mesure de “simplification” du Green Deal, a proposé le report de la CSRD de deux ans pour la majorité des entreprises concernées, et celui de la CS3D d’au moins un an. Le Parlement européen a validé ce recul le 3 avril 2025, au nom de la lutte contre la complexité réglementaire et la protection de la compétitivité des entreprises.
Ce recul, masqué derrière une logique technocratique, n’a rien d’anodin. Il n’est pas motivé par des problèmes techniques insurmontables, mais bien par des arbitrages politiques. En cédant aux pressions d’une partie du patronat et à la montée d’une rhétorique anti-écologique en Europe, les institutions européennes sacrifient la cohérence, la lisibilité et la crédibilité de leur propre agenda climatique.
Les signaux faibles du désengagement environnemental
Ce report ne tombe pas du ciel. Il s’inscrit dans une séquence plus large de désengagement progressif. Le Green Deal européen, autrefois présenté comme une révolution verte, est en train d’être grignoté morceau par morceau. On assiste à un recul sur la Zéro Artificialisation Nette, sur la réduction des pesticides, sur la réforme de la PAC, et désormais sur les deux textes clés qui devaient structurer la responsabilité des entreprises face à la crise écologique.
Cette tendance n’est pas anodine : elle reflète une pression des lobbys économiques qui redoutent la transition, et une ligne politique qui préfère reculer plutôt que d’expliquer, accompagner et transformer.
Conséquences : un affaiblissement massif de l’agenda de durabilité
Les conséquences sont multiples, profondes et dangereuses :
- Perte de crédibilité de l’UE : comment croire aux discours sur le leadership climatique européen quand les réglementations structurantes sont sans cesse repoussées ?
- Incertitude réglementaire : les entreprises engagées se retrouvent face à un vide. Que faire maintenant ? Continuer à investir ? Attendre ?
- Inégalités de traitement : celles qui avaient pris de l’avance sont pénalisées par rapport à celles qui ont freiné des quatre fers.
- Risque de démobilisation : à force de suspendre, repousser, vider les textes, on décourage les efforts. La transformation demande de la clarté, de la stabilité, une vision de long terme.
Un choix court-termiste aux lourdes conséquences
Ce vote du 3 avril marque un tournant inquiétant. À un moment où le GIEC alerte sur l’accélération du réchauffement, où les sécheresses, les inondations, les migrations climatiques s’intensifient, l’Europe choisit de ralentir la transformation économique dont elle avait pourtant posé les bases.
Un choix court-termiste, dangereux, qui affaiblit les outils mêmes que nous avions pour structurer la transition écologique. C’est aussi une trahison des entreprises qui s’étaient mises en mouvement, qui avaient pris au sérieux l’enjeu de leur responsabilité sociétale.
Mais ce n’est pas une fatalité. Il est encore temps de maintenir la pression. La société civile, les acteurs engagés, les entreprises visionnaires, doivent refuser cette marche arrière. Il faut continuer à structurer, former, transformer. À anticiper les exigences de demain, même quand elles ne sont plus obligatoires aujourd’hui, car pendant que l’Europe appuie sur « pause », le dérèglement climat, lui, n’attend pas.





